La genèse du Modulor Le Corbusier termine en 1948 la rédaction de son essai,
intitulé LE MODULOR, suivi d'un second tome en 1955 : "La parole est aux usagers".
Fruit d'une réflexion menée dès les années 20, notamment dans la revue "'l'Esprit
Nouveau", marquée plastiquement par le cubisme et la Section d'Or, le Modulor
devient objet de recherche durant l'occupation pour devenir proposition concrête
après la guerre. Le Modulor est né, nous dit-il, de l'observation de
la nature (1), de l'étude des oeuvres d'art, de leurs tracés régulateurs (Choisy) et
des travaux de Matila Ghyka consacrés au Nombre d'or dans la nature et dans l'art.
"la nature est mathématique, les chefs-d'uvre de l'art
sont en consonance avec la nature ; ils expriment les lois de la nature et ils s'en
servent" voilà bien le credo sur lequel Le Corbusier
fonde son action.
A ce postulat vont s'ajouter d'autres considérations comme le rôle
éminent que doit jouer la normalisation, aussi bien en architecture que dans la
constuction mécanique. La normalisation s'impose esthétiquement,
"pour plus d'harmonie", et économiquement dans cette période de
reconstruction urgente qui exige la rationalisation de la production des nouveaux
logements (Le Corbusier va jusqu'à parler de "machine à habiter"). A
cela il ajoute l'impérieuse nécessité de respecter l'échelle humaine. Le Modulor lui apparaît
aussi comme le moyen de dépasser les deux systèmes de mesure qui divisent la planête :
le système anglo-saxon du pied-pouce, peu pratique mais qui tient compte des
mesures
du corps, et le système métrique, décimal donc pratique, trop abstrait
cependant, privé de lien
direct avec les dimensions du corps (2). L'échelle du Modulor suit la progression de
Fibonacci (3) suite qui tend vers le nombre d'or Ø, principe
qui va de soi puisque pour Le Corbusier l'
"on a démontré -et principalement à la Renaissance- que le corps
humain obéit à la règle d'or".
La "porte-du-miracle-des-nombres" :
outil de précision pour choisir des mesures harmoniques. Défini comme la "mesure harmonique à l'échelle humaine
applicable universellement à l'architecture et à la mécanique"(sous-titre et
p.34), le Modulor prend la forme matérielle d'un ruban de métal ou de plastique de 2,26m
(89 pouces) joint à un tableau numérique donnant deux séries utiles. La hauteur totale
du corps finalement retenue est celle de 1,83m. cette dimension permet d'obtenir par
l'application de la "règle d'Or" des valeurs proches d'entiers que ce
soit en mètre ou en pouce. Le bras levé de cet homme de 1,83 atteint 2,26m (55"),
le plexus est à mi-hauteur soit 1,13m (27"1/2). Le Corbusier nomme série rouge la suite de Fibonacci établie sur
l'unité de 1,13m et série bleue
celle établie sur son double 2,26m.
série
rouge
série
bleue
mètres
Pouces
Mètres
pouces
4,79
116"1/2
9,57
233"
2,96
72"
5,92
144"
1,83
44"1/2
3,66
89"
1,13
27"1/2
2,26
55"
0,70
17"
1,40
34"
0,43
10"1/2
0,86
21"
0,26
6"1/2
0,53
13"
Quelques valeurs des deux suites de Fibonacci
Problème de "pure plasticité"
Les chiffres
retenus par le Corbusier sont des valeurs approchées. L'exactitude
mathématique le préoccupe moins que de proposer une échelle d'harmonie visuelle qui
puisse guider
l'action de l'architecte. Bien sûr "les mathématiques sont l'édifice magistral
imaginé par l'homme pour sa compréhension de l'univers"(p.73) à l'instar des dieux
"derrière le mur qui jouent au nombre"(P;220), elles sont susceptibles d'ouvrir
une de ces portes qui permettent d'atteindre "les dieux, là où sont les grands
systèmes". En cela il rejoint l'humanisme de la Renaissance mais sa
méfiance à l'égard de tout dogme entretient une vigilance
qui le pousse à une certaine réserve que ne cultive pas toujours ses
épigones. Ainsi à l'égard de l'intellectualisme de la Renaissance exprime-t-il quelques réticences
: "...les étoiles de la Grande Renaissance ont produit
une architecture éclectique, intellectuallisée et un spectacle ne s'offrant que par
fragment d'intention..." et à propos de ses propres propositions
il s'octroie
"le droit de douter à toute heure des solutions rendues accessibles par le
Modulor, réservant intacte (sa) liberté qui ne doit dépendre que de (son) sentiment des
choses et non de la raison"(p.63). Même précaution à l'égard du tracé
régulateur qui "ne vient mettre que de l'ordre, de la clarté, accomplissant ou
réclamant une véritable purification. Le tracé régulateur n'apporte pas d'idées
poétique ou lyrique ; il n'inspire nullement le thème ; il n'est pas créateur ; il est
équilibreur. Problème de pure plasticité"(p.34)
(1) " La nature est ordre et lois,
unité et diversité illimitée, finesse, force et harmonie" p.25 Le Modulor, Le
Corbusier, "Editions de l'Architecture d'Aujourd'hui" 1950, réédition1983.
(2) Le mètre choisi comme la dix millionième partie du quart du méridien
terrestre, pour des raison d'universalité le fut aussi probablement parceque sa longueur
est proche de la moitié d'une toise.
(3) Fibonacci dit Léonard de Pise (vers1175-1240), mathématicien, introduit en
Occident les mathématiques arabes. Suite de Fibonacci : suite d'entiers dans laquelle
chaque terme est égal à la somme des deux termes précédents soit 1, 2, 3, 5, 8, 13,
21, 34, 55, ... et dont le rapport de deux termes consécutifs tend vers Ø.